Les lieux ont une vie

J’habite un moulin en pente tout moins son nom nous le chante. Un de ces lieux parisiens aux cents vies oubliées.

J’habite un bout d’histoire, aux ruelles qui vibrent toujours d’une Commune qu’on entonne premiers jours de printemps.

Y dévalaient jadis des sources et les cascades ; désormais souterraines, leur murmure s’est tu. L’eau ne coule guère plus au jardin attenant, vieil antre de Mérovée. Les vignes, elles, subsistent, souvenir anecdotique d’une culture d’autrefois.

Mais l’ombre de ses anciens subsiste à qui sait regarder. Edith y a sa pierre, Maurice sa plaque au metro. Daniel, son Malaussène et toute sa tribu, Romain y aurait-il toujours la vie devant soi ?

Le quartier a changé au gré de ses vivants, les autres ont succombé ou ont cedé la place.

Désormais ils murmurent aux caveaux, à un jet de pierre tombale, sous le regard austère d’un vieux Père Lachaise que le printemps égaie autant qu’il le rend triste.

Et nous remémorons leurs noms dans un troquet, de nuit, un flacon à la main. Le Ménil monte en l’air, au gré de nos paroles.

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Écre-dévisse

La pêche aux écrevisses, c’etait un chapitre de son enfance ; Un gout de grand chambardement d’été.

Toute la famille suivait, la voiture surchargée, une vieille Ariane 4 (Sicma vous connaissez ?)

On filait au canal comme une transhumance, de ces morceaux de Pagnol, comme pour marquer les vacances.

Les permis dans la poche, les balances à la flotte, un peu de pain aillé et les vieux bas de mamie pour empêcher les bêtes de grignoter l’apât.

Souvenir remonté à la surface lors d’un printemps passé, on s’était dit chiche, allons-y cette année. Alors on avait tout prévu, on avait marqué la date, récupéré les illustres appareils, un permis en règle (pour pêcher un nuisible c’est dantesque ce truc).

Les ancêtres dans les bagages, on avait pris la route au bord du long canal qui berce ma Bourgogne.

Vandenesse ! C’était là ! Tout y était, du chateau surplombant, au village, aux écluses. La tête dans les souvenirs, mélange perturbant de passé, de présent, d’ailleurs, de maintenant et l’émotions qui remonte aux paupières. Maman contemplait ce coin où une part de son enfance a éclot, où une part de passé est resté piégée entre deux écluses.

Tout lui remontait, tout y était… sauf les reines du spectacles ! Deux pauvres écrevisses échappées des balances, pour la beauté du geste… mais le voyage valait le coup !

À nouveau

Âme fragile, s’abstenir !

Week end au soleil dans la chambre, les opiacés assomment mollement volonté et conscience, tout est calme et ouaté, tout est doux, tout est tiède. Le chat est là, lové contre le bras, bienheureux de sa place, la vie coule doucement…

Pourtant la douleur n’est pas loin, tapie en ambuscade qui attend qu’on la perce, qu’on en voit l’immensité. Elle est juste remisée, oubliée sous les délices de l’édredon.

Le dimanche s’effiloche et ne reste que quelques heures de ces moments perdus. Voilà que recommence la valse désincarnée et que la sourde ennemie se rappelle à nos sens.

On halète, on se bat, on tente de la laisser pour morte mais c’est elle qui nous broie, quoi qu’on fasse, coute que coute, on finira perdant, les pensées éperdues à se demander comment, à lutter pour lâcher prise d’un présent violent qui nous emporte déjà loin des berges calmes des évidences trompeuses.

Équilibriste j’avance et m’accroche aux quelques branche qui subsistent encore de ces longues années à tenter d’espérer que le monde soit autre ou que je ne sois pas.

File donc ma vie, je ne sais pas t’aimer.

Autre désir-e

Indispensable, essentiel, sans lequel le soi s’efface, se dilue dans ce temps ennemi qui file aux quatre vents.

L’Autre nous ancre, nous arrime à la berge. Sa présence contrastante nous donne consistance, son existence rassure et affirme nos bases. Mais voilà, l’Autre m’effraie, son désir me torture.

Mon désir, je le sais, le sien m’est inconnu, quasi inaccessible car il faudrait user du langage pour oser le déchiffrer, et le langage trahit tout autant qu’il violente.

Exprimer son désir, tout ce qu’une éducation a tenté d’étouffer… Oser dire tout haut ses plus vils appétits, mettre à nu sa conscience envers ces inconnus plus prompts à juger qu’à déceler l’intertexte.

Le Verbe est insolent, il corrompt l’essentiel ; envahi d’un contexte qu’on n’a pas décidé, il se rue chez les autres, leur instille un propos, une pensée… sans nuance ni palabre !

Exprimer son désir, voilà un bel essai, un travail impossible tant il est tout noué. En son sein gisent l’envie, le fantasme et l’inavoué qu’on ne saurait penser.

La folie

Elle se niche sur notre épaule, cette relation au réel qui s’effrite, qui s’échappe nous glisse entre les doigts et s’evade par la lucarne béante de notre inconscience.

Il fallait la piéger, rester les pieds sur terre, ne pas trop s’éloigner du rivage, dans ces eaux noires et sombres aux reliefs mouvementés.

Comme une limite profonde, une capacite limitee a apprehender la complexite sans se perdre de vue.

Ecouter sans se sentir agresser, s’éloigner de la plage, aller vers la bouée en espérant voir le phare au loin qui luit et nous rappelle à nous, à cet enfant qui dort paisiblement.

Tanguer, chahuter dans les flots sans lueur, boire la tasse et paniquer, ne pas pouvoir s’échapper de cette sourde danse folle.

Ne pas se reveiller et hurler, gemir, crier a la folie de peur, de crainte de ne plus deceler le vrai du faux, le semblable du reve.

Alors s’accrocher au bastingage, repousser toujours plus les limites de la methode, respirer et s’epuiser dans la houle qui nous emporte. Attaquer les ennemis, ces horlas qui nous assaillent, exploitent nos faiblesses, nos maux, nos mots et s’enfoncent dans l’innocence.

Gravures

Elles m’ont toujours fasciné, ce côté ciselé, cette précision infinie, ce trait qui ne bave pas et sépare l’espace comme un scalpel coupe les chairs. Les gravures (ou eaux fortes) sont un monde binaire et tellement poignant.

Dürer comme Grand Maitre, ces artistes artisans subliment la plaque de cuivre, impriment le papier d’un oeil méticuleux d’une quête d’infini.

C’est en bordure de Saône accompagné d’amis dans cette belle ville lyonnaise où vivre prend tout son sens que mes yeux sont happés par ces figures escheriennes aux dimensions contraires où la physique s’efface là où commence le rêve. Vassilev Vesselin, voici donc cet artiste qui m’émeut dans cette belle capitale et qui le temps d’un échange offrira à ma vue quelques oeuvres infinies.

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